
Lorsque j’avais le malheur de prospérer et de briller dans le monde, et à l’âge où j’atteignais déjà la vigueur de la jeunesse, la grâce de mon Créateur survint en moi, éteignit l’attrait de la beauté corporelle et me fit désirer les seuls embrassements spirituels. Elle souleva mon âme et la porta si fortement vers les choses du ciel que désormais le désir des joies éternelles me consuma plus que ne l’avait jamais fait celui des délices du monde.
Si je veux décrire ce qui s’est passé alors, il me faut vanter la vie solitaire, car l’Esprit qui soufflait en moi me poussa à suivre cette vie et à l’aimer de toutes mes forces, et depuis lors je me suis appliqué à la mener selon la mesure de ma faiblesse. Il m’est pourtant arrivé de séjourner parmi ceux qui florissaient dans le monde, et j’ai reçu ma nourriture, et aussi des flatteries qui auraient suffi à causer la chute de vaillants lutteurs. Mais mon âme a tout dédaigné pour ne s’attacher qu’à un seul bien, et ainsi elle s’est élevée à l’amour de son Créateur. Je n’ai recherché que les suavités éternelles, et j’ai livré mon âme pour qu’elle aime le Christ de toute sa ferveur. Aussi son Bien-Aimé lui a-t-il fait goûter la douceur de la solitude.
Je pris donc l’habitude de chercher un lieu de repos, mais non sans passer parfois d’un endroit à un autre. […]
Et, le temps s’écoulant, j’ai progressé dans la joie spirituelle. Depuis le début de mon changement de vie et de la transformation de mon âme, trois ans moins trois ou quatre mois s’écoulèrent jusqu’au moment où s’ouvrit pour moi la porte du ciel, où l’œil de mon cœur put contempler à face découverte les habitants des cieux, et où je pus voir comment chercher mon Bien-Aimé et soupirer sans trêve après Lui.
Depuis lors, la porte du ciel restant ouverte, un an à peine se passa, et je sentis dans mon cœur s’allumer en toute vérité le feu de l’amour éternel. J’étais assis dans une chapelle et me livrais à la prière ou à la méditation, lorsque soudain je sentis en moi une chaleur insolite, mais très douce à éprouver. Tout d’abord j’hésitai sur ce qu’elle pouvait être, mais après une longue expérience, je reconnus qu’elle n’était pas causée par une créature, mais par mon Créateur, car elle m’enflammait toujours davantage et me remplissait d’une joie croissante.
Mystiques anglais, Aubier, 1954, pp. 39-40.




